Alain Loret – Professeur des Universités honoraire

 

Par vos travaux universitaires, vous avez joué un rôle précurseur en France dans l’analyse prospective des mutations du sport, y compris dans ses dimensions sociales, économiques et technologiques. Quelles sont pour vous les grandes tendances qui structurent aujourd’hui le sport ?

L’époque est aux changements sociétaux. La transformation numérique de la société engendre de nouveaux comportements collectifs dématérialisés. Le résultat est connu : ces transformations menacent les organisations qui ne s’adaptent pas. L’écosystème très particulier du sport français ne fait pas exception. Depuis soixante-dix ans, c’est une bulle politico-institutionnelle préservée de tous les changements sociaux, économiques et technologiques. Cette bulle est en train d’éclater sous la pression conjuguée de trois types de mutations sportives.
1. Le changement social et démographique. A l’image de la population française, la société sportive vieillit. Par ailleurs, en contradiction avec le sport du XXème siècle, la pratique sportive se féminise. Enfin, toutes les études conduites depuis 1987 montrent une transformation massive de la demande sociale de sport. Pour faire court, les Français recherchent moins de sports de concurrence et plus les sports de connivence.
2. Le changement technique et technologique. Jusqu’aux années 1970 on s’intéressait principalement aux techniques sportives. Puis, au cours de la décennie 90 avec l’industrie des sports de glisse, les technologies mécaniques (snowboard, VTT, roller…) ont permis le développement de nouveaux marchés mondialisés. Depuis 2010, des start-ups inconnues proposent avec succès de nouvelles logiques industrielles et commerciales reposant sur des technologies numériques.
3. En distinguant « sport qui se pratique » et « sport qui se regarde », une troisième disruption est identifiable à l’horizon 2025. Les GAFAs (Google, Amazon, Facebook, Apple) vont s’imposer face aux télévisions dans l’économie du sport spectacle.

 

Compte tenu de ces transformations, à quoi ressemblera le sport dans 15 ans ? Comment pratiquera-t-on une activité sportive ? Quels seront les acteurs du sport et comment travailleront-ils (ou non) ensemble ?

La question est complexe. Dans les limites de cette interview, nous nous limiterons aux macro-tendances d’évolution (NDRL : les travaux de recherches d’Alain Loret distinguent également des « méga-tendances » et des « micro-tendances »). On en identifie trois principales.
A. En situation de monopole depuis les années 1960, les fédérations sportives françaises affrontent aujourd’hui une concurrence inattendue. Elle provient de nouveaux opérateurs capables de répondre à une demande inédite pour plus de personnalisation des pratiques. Leur offre repose sur des services numériques personnalisés tenant étroitement compte de l’expérience client. Elle disrupte le service public du sport fédéral reposant exclusivement sur des services standardisés destinés à des usagers. C’est-à-dire obligatoirement normalisés selon des standards communs à tous les pratiquants.
B. Parmi les nouveaux opérateurs, trois émergent de manière simultanée.
– Les villes, plus exactement les smart cities.
– Les start-ups proposant des applis développées en mode marketing.
– Les acteurs commerciaux (marques et enseignes) qui produisent des services sportifs en lien direct avec l’usage de leurs produits.
C. A l’horizon 2025, les villes prendront le « pouvoir sportif ». Incapable de suivre leur créativité numérique, l’Etat sera contraint à un désengagement politique partiel.

 

L’organisation actuelle du sport français vous semble-t-elle adaptée à ces transformations ? Quelles démarches faudrait-il engager pour moderniser sa gouvernance et améliorer sa capacité à agir ?

A la première question, la réponse est non. Je me suis efforcé de répondre à la seconde dans un livre de… 706 pages (Anticipez le sport de demain, Editions SWI-Numilog, 2012 – Consultable sur : https://www.numilog.com/Pages/Livres/Fiche.aspx?LIVRE_ID=136470).

Voici un court extrait qui donne la mesure du problème :
« Reposant sur une nouvelle économie et de nouvelles industries, sur des équipements et des services numériques très innovants, sur des technologies digitales inédites et des marques dont certaines ne sont encore que de minuscules start-up, le sport qui vient sera à la fois un danger et une opportunité pour tous les acteurs du sport. Pour le sport français qui n’est toujours pas entré dans le XXIe siècle, ce sera d’abord un danger. Structuré selon des dispositions législatives et réglementaires dont les prémices remontent à la fin de la Seconde guerre mondiale, il n’est pas armé pour affronter cette nouvelle économie sportive numérique qui fait tellement bouger les lignes. Le diagnostic est simple : organisées pour piloter le sport amateur des années 1960 et 1970, nos institutions sportives fédérales entièrement sous la tutelle de l’Etat ne sont pas préparées à affronter les enjeux d’aujourd’hui et les défis de demain. »

Ma conclusion est donc celle-ci. Pour le nouveau Ministère du sport issu de l’élection d’Emmanuel Macron, la solution consisterait à engager un important train de réformes. Ce serait historique ! Seule jusqu’à présent Valérie Fourneyron, lorsqu’elle était Ministre des sports, a tenté une telle opération en 2014. Cela lui a coûté son poste. Il faudra donc s’y prendre différemment en associant étroitement tous les acteurs du sport. Je propose l’organisation d’Etats Généraux, une sorte de Grenelle du sport.

 

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